PORTRAIT – Brice Mach : rugbyman à la carrière brisée…

En ce moment, je traverse une période de chamboulements personnels. Depuis les débuts de ce blog, je ne me suis pas vraiment étalée sur ma vie privée, mais ce moment de ma vie m’inspire un article et me donne envie de partager cette expérience. Un portrait un peu atypique donc, car il me touche très personnellement, puisque c’est celui de mon compagnon, Brice Mach. Je ne pensais pas un jour écrire à son sujet, mais plutôt faire le portrait de l’un de ses coéquipiers. Mais finalement, finalement… les évènements me poussent à taper sur mon clavier.

Je partage donc depuis cinq ans la vie d’un sportif professionnel. Il est rugbyman, un rêve qu’il affectionne depuis sa plus tendre enfance – à quatre ans et demi quand on lui demandait ce qu’il voulait faire dans la vie, Brice répondait : « je veux jouer en équipe de France ». Cette aventure m’a emmenée dans une histoire où l’on ne voit pas le temps passer, où l’on ne s’ennuie pas. J’écris à peine les premières lignes de cet article et je me rends compte qu’il m’est difficile de m’épancher sur le sujet, tant le sujet est vaste, tant le sujet me touche personnellement.

Tout d’abord, car la carrière professionnelle de mon compagnon joue notamment sur notre famille, sur nos choix de vie, sur moi et ma carrière professionnelle. Mais aussi car nous avons appris, il y a peu de temps, une nouvelle qui l’oblige à mettre un terme à sa carrière.

 

 

Commençons par le commencement… Quand j’ai rencontré Brice, il jouait au Castres Olympique, un club de rugby qui évolue en Top 14. Il avait déjà connu des déboires et des soucis de santé dans sa carrière. Je ne savais pas tout cela. Je ne le connaissais pas. Sa carrure et son physique démontre bien son métier. Ses oreilles le trahissent, mais il ne s’était pas encore imposé dans cette équipe-là. A cette époque, j’étais revenue vivre chez mes parents le temps de trouver un emploi et, si vous avez eu l’occasion de suivre quelques posts précédents, j’étais en pleine crise des 25 ans. Brice est arrivé sur ces entrefaites, lors d’une de mes nombreuses soirées. Aucun de nous deux n’aurait payé cher sur notre rencontre, ni lui, ni moi… mais le temps a fait son histoire et l’amour est venu pointer le bout de son nez sans que l’on ait eu le temps de s’en apercevoir… Il a découvert mon univers – la danse, l’art, mes endroits préférés, ma famille, mes amis ; je travaillais à l’époque dans une association de musique – et moi j’ai découvert le sien, celui d’un sportif professionnel – ses avantages, ses inconvénients et surtout ses obligations. Bien évidemment, l’univers de Brice ne s’arrête pas à ça, et c’est tout d’abord par sa gentillesse, son intelligence, son optimisme débordant et sa façon de voir la vie qu’il m’a séduite. Cependant sa carrière s’est très vite imposée à nous.

 

Rugbyman professionnel, une carrière qui dicte la vie familiale


 

Quand j’ai rencontré Brice, je ne me doutais pas des contraintes que les rugbymans professionnels doivent suivre. La discipline sportive fait partie de leur vie tant professionnelle que personnelle. Au début de notre relation Brice a été dur avec moi. J’ai été mise au parfum. Il s’était installé dans une « routine » personnelle pour agir au mieux de manière professionnelle – bien-être physique et préparation mentale. Petit à petit, il m’a laissé un peu plus d’espace dans notre relation et à ce moment-là de ma vie, j’ai fait le pari de notre histoire. Nous nous sommes installés ensemble, à la suite de mon CDD dans l’association de musique j’ai arrêté de chercher du travail dans la France entière et j’ai concentré ma recherche de travail sur Castres et ses alentours. Forcément, j’ai dû élargir mon champ de compétences car avec un diplôme de Médiation culturelle de l’Art, les postes sont rares dans ce secteur géographique. Déjà, la carrière de mon homme prenait le dessus sur la mienne. Je sais qu’à l’heure où la femme revendique son indépendance et son épanouissement tant personnel que professionnel, j’étais un peu loin de cette vision-là. Certes l’amour ne fait pas tout… certes il ne faut pas s’oublier et ma situation en a fait parler plus d’un. Elle a soulevé quelques incompréhensions. Mais qu’importe, dans chaque expérience j’étais en accord avec moi-même, j’ai pu faire des formations, mon bilan de compétences, penser un projet de création d’entreprise que je réaliserai un jour peut-être, emmagasiner de l’expérience au sein de divers postes et même dire stop à un travail qui devenait trop contraignant et difficile moralement. J’ai passé beaucoup de temps avec mon fils, c’est très précieux à mes yeux. J’ai eu une liberté de faire durant ces années.

A côté de cela, on dit que derrière chaque grand homme se cache une femme et je peux vous dire que dans le cas d’un sportif professionnel c’est pareil. J’ai vécu les émotions, les blessures, les « mises au placard », les victoires, les défaites tout autant que lui. La fierté aussi et l’admiration. Ce qui m’a séduite en premier lieu chez Brice c’est sa sérénité, enfin la sérénité qu’il dégage. Il a eu un effet très apaisant sur moi dès le départ. Je pense que son vécu mais aussi la maitrise de sa profession l’ont amené à avoir ce caractère : réfléchir posément, agir en conséquence, toujours se maitriser, faire les choses intelligemment. Je vous rassure il a aussi de gros défauts 😉

Bref, tout cela pour dire que cette vie-là est très belle à vivre. Elle n’est pas toujours rose et comme dit souvent Brice « les inconvénients qui s’y rapportent sont à la hauteur des avantages que tu obtiens ». Cependant, elle repose sur le soutien de toute la famille et sur des contraintes qui, parfois, font oublier les gros avantages : combien de moments en famille sacrifiés, combien de soirées entre amis écourtées, combien de moments précieux perdus, combien de séances sportives pendant les vacances… pour vivre et faire vivre des émotions fortes sur un terrain. Il y a aussi la pression. Vous me direz, elle est dans tout métier mais là, elle est à apprivoiser non seulement mentalement mais aussi physiquement. Il y a la pression du résultat, la pression du club, la pression des coaches, la pression de l’autosatisfaction et surtout la pression publique… Les supporters peuvent vous « monter en épingle » comme vous détester le match d’après, les journalistes aussi. La moindre performance est épiée, elle permet d’agrémenter les statistiques. Et puis, il y a une carrière à mener…

 

Rugbyman professionnel : une carrière courte


 

La carrière d’un joueur de rugby débute tôt. Elle est courte. Plus courte qu’une carrière normale. Elle doit se gérer en conséquence. Ce sont des CDD qui se suivent et s’enchainent, soit dans un même club, soit dans un club différent. Les contrats se négocient en amont des saisons suivantes – plus ou moins en amont, en fonction d’un tas de circonstances et très souvent, voire toujours via un agent. L’agent fait le lien entre le joueur et son club ou son futur club. La carrière d’un sportif professionnel étant courte, il faut savoir bien gérer ces phases de recherches et de négociations car beaucoup d’éléments peuvent entraver le parcours d’un rugbyman. Un mauvais choix peut amener le joueur de rugby à entériner petit à petit son avenir professionnel tandis qu’un bon choix peut lui permettre de transcender ses performances et d’aller toujours plus haut. Le choix ne repose pas seulement sur le club déterminé, mais aussi en termes de concurrence au même poste, en termes de lieu de vie, en termes financiers, en termes de temporalité, etc.

Il y a quelques semaines, Brice a dû mettre un terme à sa carrière prématurément. Il a aujourd’hui 31 ans et avait signé pour 3 ans dans son club de cœur, son club formateur l’USAP (Perpignan).

Petit flashback – Après avoir changé plusieurs fois de club (USAP, AS Béziers, US Montauban, Agen) Brice avait trouvé un deuxième club de rugby de cœur le Castres Olympique. Après six saisons en son sein (3 contrats de deux ans), il lui a été signifié à l’automne 2016 que son contrat ne serait pas renouvelé en juin 2017. C’est le cœur gros (oui il y a beaucoup de cœur là-dedans… mais le rugby est aussi une affaire de cœur tant pour le rugbyman lui-même que sa femme et sa famille) qu’il a dû rechercher un autre club. Ce temps de recherche peut être très court ou très long et parfois ne pas aboutir. Certains joueurs peuvent même se retrouver sans contrat à la fin des phases de recrutement. Pour nous cette année les pistes ont été nombreuses mais peu se concrétisaient sur des entretiens. Nous avons été dans cette attente plus de 5 mois. A chaque « proposition » on s’imagine la vie dans cette ville-là, les opportunités professionnelles pour moi, la qualité de vie familiale… bref. Nous nous sommes imaginés aux quatre coins de la France, jusqu’au jour où deux possibilités deviennent réelles et à ce moment-là une véritable décision est nécessaire. Difficile quand dans le couple l’un dit là et l’autre dit ici… Pour ma part, j’ai dû renoncer à un idéal de vie, un rêve en termes de localisation pour le choix professionnel de mon compagnon.

 

Perpignan donc ! Une nouvelle vie s’annonçait, de nouvelles rencontres, un nouveau club, de nouveaux objectifs, et de nouveaux défis. Bref, un renouveau pour Brice après une saison en dents de scie car peu souvent sur la feuille de match. Il peut y avoir des moments de flottaisons dans la carrière d’un rugbyman professionnel et certaines rencontres peuvent être déterminantes – temps de jeu, bien-être psychologique, projet de jeu, etc.

Et un renouveau pour nous psychiquement d’être « calés » pendant trois ans au même endroit. Sauf que la vie en a décidé autrement.

 

 

Quand tout s’arrête du jour au lendemain…


 

Nous déménagions le mardi 6 juin. Ce jour-là les déménageurs chargeaient les camions et le 7 juin, ils déchargeaient dans notre nouveau logement. Au moment même où les camions vides arrivaient, Brice a reçu un appel du docteur de l’USAP lui demandant de passer le voir rapidement. D’habitude Brice ne s’isole pas forcément pour téléphoner, mais en voyant son attitude et sa tête j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Il était sur la terrasse. En rentrant, il m’a dit que dès le lendemain matin il devait aller voir le docteur. L’IRM de contrôle des cervicales démontrait une anomalie. Nous avons vidé notre logement en ce mardi 6 juin avec, tous les deux, la boule au ventre, se demandant si on faisait tout ça pour rien ou pas… Il a fallu chasser les mauvaises idées, plusieurs fois dans la journée, pour avancer et dès le lendemain matin, Brice s’est rendu chez le docteur. Il lui a dit qu’en effet ses cervicales semblaient en mauvais état mais qu’il n’était pas spécialiste. Le médecin souhaitait que mon compagnon aille voir un chirurgien spécialiste pour avoir confirmation ou infirmation de ses doutes. Sur ces entrefaites, en ce 7 juin 2017, Brice est parti à Bordeaux et mon grand malheur était de ne pouvoir l’accompagner à ce rendez-vous puisque je devais rester avec les déménageurs qui déchargeaient dans notre nouvelle maison.

Le verdict est tombé vers 18h. Brice m’a alors appelé en pleurs. Une des rares fois de sa vie… Il devait laisser une grosse partie de son existence derrière lui et la chance indéfinissable qu’il avait de pouvoir préparer des matchs de rugby tous les jours, les copains, les vestiaires, l’adrénaline des matchs, les victoires, les défaites, la ferveur du stade, l’admiration des supporters, etc. Tout s’arrêtait là, d’un coup d’un seul alors que l’on touchait du doigt un nouveau départ…

Lui, infaillible à mes yeux, aurait pu ne jamais se relever d’un gros choc sur un terrain. Depuis que l’on est ensemble, je l’ai toujours vu se relever et à ce niveau-là j’étais confiante. Dans mon for intérieur, j’étais certaine qu’il aurait toujours la force de se relever. Le rugby devient parfois très violent, de plus en plus de personnes du milieu le relèvent. Et bien, mon intuition était bonne mais un seul et unique choc aurait pu lui être fatal. Sa bonne étoile a eu raison du mauvais sort… et nous a permis de nous apercevoir que ses cervicales sont en mauvais état, que sa moëlle épinière a souffert et qu’il aurait pu être tétraplégique. Tout s’arrête, suite à un simple examen de routine pour entrer dans un nouveau club, le destin en a décidé, au point même que, nous ayons déjà déménagé le jour même.

Pendant une semaine nous nous sommes retrouvés groggys… sa vie, et indirectement notre vie tournait autour du ballon ovale. Même en écrivant ces lignes j’ai du mal à réaliser… Il a fallu digérer la nouvelle petit à petit et voir simplement le bon côté des choses. Une vie où nous allons passer plus de temps tous les trois, faire des choses que nous n’aurions peut-être pas fait pendant sa carrière.

 

La retraite arrive plus tôt que prévu et je dois avouer que la manière dont réagit Brice est exemplaire. Je ne sais pas ce que je ferai si un jour on me disait que je ne peux plus danser. Il y a bien sûr des moments difficiles mais il voit le « verre à moitié plein ». Une qualité qui fait de lui un Monsieur, avec un grand M, souvent aimé et admiré par ses coéquipiers pour sa ténacité et son parcours. Il faut maintenant construire l’avenir, notre avenir dans une nouvelle ville et envisager les possibilités qui s’offrent à nous. Penser l’avenir autrement. Personnellement, l’adrénaline des matchs, les copines, les amies, les fiestas, les franches rigolades, les émotions vont me manquer… Je pense que pour Brice tout qui va lui manquer… Mais il restera des souvenirs irremplaçables, à jamais gravés dans notre mémoire : un titre de Champion de France 2013, une deuxième finale consécutive, un sauvetage de club in-extremis, les sélections en Equipe de France et avec les Barbarians, les essais marqués, les émotions et les sensations partagées… Pour Brice, il y a deux fois plus de souvenirs puisque nous nous sommes connus au milieu de sa carrière et une fois l’arrêt brutal digéré, la nouvelle réalisée, nous aurons à cœur de nous rappeler chaque moment exceptionnel que nous avons pu vivre à travers le rugby. Deux seuls bémols dont ma raison et mon cœur seront toujours désolés : je ne verrai jamais le regard pétillant de mon fils voyant son papa sur un terrain de rugby, et qu’après d’autres épreuves toutes aussi difficiles dans sa vie, il ne méritait certainement pas cela. Pour cela j’en ai le cœur gros pour lui…

 

 

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