Histoire de la danse – Partie 1 – Quatrième sous-partie : L’avènement du néoclassique

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Serge Lifar ne reste pas longtemps directeur du théâtre Mariinsky, il est appelé par le directeur de l’Opéra de Paris, Jacques Rouché, en tant que directeur du ballet. Il impose alors à la compagnie une discipline et une exigence technique importantes pour rénover et élargir le répertoire. Le chorégraphe y ajoutera ses propres créations. Il réintègre la notion de chorégraphe au sens d’auteur et rejette dès ses premières productions les éléments accordés au peintre et au musicien pendant les Ballets russes. Un de ses premiers ballets, est d’ailleurs rythmé par ses propres gestes sans aucune musique. Cette œuvre, Icare, est d’ailleurs le prétexte de l’écriture d’un Manifeste du chorégraphe en 1935. Son style s’inspire de l’Antiquité et Lifar s’attache à peaufiner de plus en plus sa signature alors que l’occupation fait acte en France. Par exemple, Suite en blanc, en 1943, mélange musique orientale et pas classiques, visant à dessiner les qualités de l’étoile qu’il a formé, tout en y insérant de nouveaux mouvements. Il conserve les chaussons de pointes mais l’en-dehors (expliqué précédemment : 1.1) n’est plus nécessairement la règle, et il invente de nouvelles positions comme la sixième (pieds resserrés côte à côte de façon parallèle). Il refaçonne l’académisme de manière à le rendre plus actuel par rapport à son temps. Ses œuvres sont à l’origine de ce que l’on peut nommer le néo-classicisme. Cette expression est consacrée à des œuvres qui se veulent être un savant mélange « de conservatisme et d’innovation »[1]. Malgré un esprit rénovateur, l’influence de Lifar fonctionnera encore longtemps sur la danse française et sa mutation vers la danse moderne et contemporaine se fera plus tardivement qu’ailleurs.

 

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En effet, le néo-classique ne remet aucunement en question l’héritage classique, notamment en ce qui concerne la technique, mais s’inspire de thèmes reflétant l’époque dans laquelle il s’insère. C’est une danse qui se développe en même temps que la danse moderne, mais celle-ci ne remet pas en cause le langage dont elle est l’héritière. Comme suggéré précédemment par Lifar, le néo-classique élabore sa propre esthétique en cherchant à mettre sur scène des corps moins rigides avec plus de souplesse, moins figés pour obtenir des déséquilibres. L’axe vertical s’en retrouve décalé. En France, comme aux Etats Unis, des chorégraphes notoires vont s’imprégner de cette mouvance. Tous ces artistes semblent nostalgiques de l’époque des Ballets Russes.

Des personnages qui ont fait la gloire de cette époque comme Boris Kochno (ancien secrétaire de Diaghilev) et Jean Cocteau rencontrent le danseur Roland Petit pour donner naissance aux Ballets des Champs-Elysées. Roland Petit en devient le chorégraphe et son style acrobatique, composé de sauts et de chutes au ralenti sera parfaitement incarné par Jean Babilée notamment dans Le Jeune Homme et la Morten en 1946. Cette œuvre pose des questions existentialistes oscillant entre les thèmes de la mort et de l’amour, tandis que Zizi Jeanmaire, incarnera, quelque temps après, d’une manière à la fois érotique et dramatique,Carmen, personnage de l’opéra de Bizet. C’est un chorégraphe sensible à l’air du temps qui impulse son art sur le devant de la scène, en France comme à l’étranger. Il marque alors l’histoire de la danse à jamais puisqu’il devient brièvement le chorégraphe d’une troupe qui se compose d’un certain Gaston Berger, futur Maurice Béjart. De plus, « Le Jeune Homme et la Mort demeure aujourd’hui encore le ballet le mieux reçu, en France comme à l’étranger, peut-être parce que chaque nouvelle génération peut s’y retrouver »[2].

Maurice Béjart parviendra, lui, à mener la danse néoclassique sur de nombreuses scènes touchant un large public. Sa compagnie remplit encore les Zénith de France. Le fondateur des Ballets de l’Etoile puis des Ballets du XXèmesiècle, rend la danse populaire. Son esthétique se veut minimaliste et recourt au geste en tant que symbole. Il vêt ses danseurs de tunique qui dévoilent leur corps ôtant toutes fioritures apparentées aux costumes. Son choix de musique est également en rupture avec les conventions puisqu’il s’amuse à jongler entre le groupe Queen et Mozart. Son travail le mènera à prôner un art total puisant son inspiration dans le monde qui l’entoure. Il est à l’écoute de l’universalité et s’attache à rendre sur scène, par une vision du corps primaire, l’ensemble des philosophies et croyances qui traversent la civilisation planétaire. Sa danse est donc le résultat de mélange entre expression africaine et danse classique, entre cirque et verbe du geste.  Il fait finalement des incursions dans la danse contemporaine grâce à des expérimentations visant à rendre un art total avant de revenir vers une mouvance plus néoclassique. Même s’il ne renouvelle pas nécessairement son esthétique Maurice Béjart, reste un génie de la danse explorant les limites entre modernité et classicisme, dont les œuvres les plus notoires sont encore aujourd’hui représentées sur les scènes du monde entier. Certaines sont évocatrices du chorégraphe seulement par leurs noms : Symphonie pour un homme seul(1955), Le Sacre du printemps(1959), Boléro(1961), L’Oiseau de feu (1970), etc.

Plus que française, la danse néoclassique devient un phénomène européen et s’étend également en Angleterre avec Frederick Ashton, en Allemagne avec Jonh Cranko ou au Danemark dans la continuité de Bournonville.

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Le lieu du néoclassicisme en danse reste tout de même les Etats-Unis. C’est un français expatrié qui portera le flambeau et trouvera l’inspiration régénératrice de cette esthétique : Georges Balanchine. Il se détache totalement de la narration ou de l’intention créatrice de l’argument. Le maître mot est alors abstraction. Exilé à New York, il crée d’abord Sérénade(1934) sur une musique de Tchaïkovski, puis s’atèle à la naissance d’une école où il aura la possibilité de façonner le corps de ses danseuses selon ses exigences. Le style de celles-ci est beaucoup plus glamour que romantique. « Jambes interminables et buste plat, petite tête sur un long cou, ces « merveilleux oiseaux glacés » sont des instruments dociles dont l’entrainement forcené permet de pousser sans cesse plus loin les distorsion du vocabulaire classique »[3]. Mister B. entretient une esthétique épurée qui lui est propre ayant pour seul objet la danse. Cette modernité assimilée à la danse classique lui prévaut de devenir chorégraphe du New York City Ballet. Entre vitesse, petites batteries, énergie, syncopes, asymétries, dynamiques, déséquilibres, sa danse se veut au paroxysme de la technique classique de la manière la plus épurée possible. La relation musique/danse est très importante à ses yeux. Son alliance avec Igor Stravinski marque cette volonté. De cette collaboration naîtra Agon(1957) : la proposition et la composition de la danse pure, pour elle-même. De nombreux ballets balanchiniens font aujourd’hui partie des saisons de compagnies dans le monde entier. Les disciples du maître sont pour certains encore à l’œuvre ou l’ont été jusque dernièrement.

[1]I.GINIOT, M.MICHEL, La danse au XXe siècle, Paris, Larousse, octobre 2008, p.45

[2]I.GINIOT, M.MICHEL, op. cit., 51

[3]I. GINIOT, M.MICHEL, op. cit., p.57